Le réveil populaire – Le Comptoir

Il est encore trop tôt pour savoir ce que le mouvement en cours donnera sur le long terme. Pourtant, nous le savons déjà, il y aura un avant et après Gilets Jaunes. Panorama de ce qu’ils ont changés dans notre paysage politique, autant en terme de proposition que de représentation.

Le premier des éléments qui saute aux yeux est le mouvement en tant que tel. J’écrivais encore il y a quelques années que l’atomisation de la société rendrait très difficilement possible une cohésion spontanée et un soulèvement de masse populaire (cf. article du premier numéro de La Revue du Comptoir). Emmanuel Todd, dans l’émission de Frédéric Taddéi « Interdit d’interdire », faisait lui aussi part de cette heureuse surprise, croyant avant cela que la France et son fond révolutionnaire était morte.

C’est donc un premier camouflet pour certains intellectuels mais aussi pour les élites mondialistes qui cherchent à détruire ce genre de sentiment d’appartenance identitaire et de classe sociale. « La France, c’est une idée, c’est un idéal » nous disait Sarkozy, les Français lui donnent donc raison sur ce point mais avec un gros bémol sur la suite de la citation : « Sont français tous ceux qui aiment la France, qui parlent le français, qui respectent les lois de la République française et qui aiment la culture française sans aucune distinction de couleurs, de races. » peut-être mais surtout… Sont français ceux qui, contre tout pronostic, sont capable de s’unifier pour protester ensemble.

« Le gilet jaune est devenu la représentation actualisée du bonnet phrygien, la nouvelle incarnation de cet idéal français née avec la Révolution »

Le Bien commun en ligne de mire

Le sentiment d’appartenance national et la conscience de classe semblent dans notre imaginaire deux affects profondément opposés politiquement.

L’un fait aujourd’hui écho à ce que certains nomment l’extrême droite. L’idée du repli national face à la mondialisation est désormais une idée clairement et internationalement classée sur la droite de l’échiquier politique. De Trump aux États-Unis à Orban en Hongrie, les « alt-right » proposent chacune le retour d’un protectionnisme économique et culturel (ethnique ?) comme réponse aux méfaits de la mondialisation néolibérale.

De l’autre côté, la conscience de classe fait clairement appelle à un imaginaire d’extrême gauche puisqu’il s’agit d’une notion proposée par Karl Marx. Si la chute du mur de Berlin en 1989 a clairement fait reculer cette vision du monde, la crise économique l’a petit à petit renouvelée. Et pour cause, cette crise n’a finalement été l’occasion que d’accroître la différence de niveau de ressource entre les plus riches (les fameux 1%) et les autres.

« Dans un pays où on tourne en rond sans savoir où aller, ce mouvement est finalement un arrêt. Cette cassure de rythme dans le quotidien de tous les français apparaît comme salutaire. »

Et les Gilets jaunes nous bluffent encore ici. S’il y a pu avoir quelques dérives sporadiques de racisme et d’antisémitisme, le mouvement n’est clairement pas dans cette tonalité et laisse de côté un nationalisme pervers. Bien au contraire, on reprend les symboles révolutionnaires français, on chante la Marseillaise, on remet le bonnet phrygien et la cocarde. À tel point que Jean-Michel Apathie se sent obligé de se reprendre lorsqu’il dit que la République est mise en danger par les Gilets jaunes. Ceux-ci ne se laissent d’ailleurs pas intimider par ces procès en racisme/poujadisme/antisémitisme.

De l’autre côté, le mouvement n’est pas tombé non plus dans un écueil trop facile entre patrons et salariés. Bien au contraire, les petits artisans et commerçants ainsi que les patrons de PME ont fait corps avec les salariés précaires et les chômeurs sur les ronds-points, conscients de partager désormais un même destin social : celui du déclassement et de la précarisation.

Les Gilets jaunes réussissent donc le pari de prendre le meilleur des deux mondes. Mais au-delà, ils le font dans une cohérence qui saute aux yeux et pour cause : c’est la position classique et originel de l’esprit révolutionnaire français. Cet esprit qui tel un phénix toujours renaît dans les périodes difficiles, avec la Révolution, le Front Populaire ou le Conseil National de la Résistance.

Un indice nous prouve d’ailleurs l’aspect totalement sain et vertueux de ce mouvement : il inspire. Nous voyons donc naître d’ici et de là des poches de résistance portant le fameux gilet en Allemagne, en Belgique et même en Israël.

Très récemment un journaliste du New-York Times marquait son étonnement face à une foule de gilets jaunes s’ouvrant spontanément en deux pour laisser passer une ambulance. On est très loin des scènes de caillassage des pompiers qui ont lieu d’ici de là. Preuve de la civilité et de l’importance du bien commun dans l’inconscient des Gilets Jaunes.

Le gilet jaune est donc devenu la représentation actualisée du bonnet phrygien, la nouvelle incarnation de cet idéal français née avec la Révolution. Un idéal qui ne se veut pas être confisqué par un peuple mais au contraire atteindre l’universel.

Et finalement… Le peuple

Dans un pays où on tourne en rond sans savoir où aller, ce mouvement est finalement un arrêt. Cette cassure de rythme dans le quotidien de tous les français apparaît comme salutaire. C’est un grand « STOP » qui est crié.

La réalité politique reviendra et les divisions aussi, cela est certain. Cependant, quelque chose s’est passé qui ne permettra aucun retour en arrière. Ce quelque chose, c’est la révélation du vrai clivage actuel, là, très concrètement, dans la rue, sur les rond-points et sur Internet. Deux camps indicibles et flous, deux camps qui ne s’étaient pas encore démontrés mais qui existaient pourtant déjà. On ne peut expliquer autrement l’essor rapide du mouvement et le soutien de masse de celui-ci dans la population. Rien a été inventé, tout était déjà là. Les gagnants et les perdants de la mondialisation, les visibles et les invisibles, « les gens qui réussissent et ceux qui ne sont rien ».

Il faudra un jour se demander si les Gilets Jaunes n’ont pas choisi cet accoutrement pour être enfin vu et entendu. Un cri visuel en somme. L’allégorie est quand même symptomatique de l’état du pays lorsque son peuple choisit un vêtement de secours et d’alerte comme symbole.

L’on peut également se questionner sur la réalité d’un conglomérat d’individualités qui puisse réellement faire sens et sur l’existence du peuple. Une fiction selon certains libéraux. Aujourd’hui, ce peuple compte ses blessés : 2891 (au 20/12/2018) dont 144 graves (au 14/01/2019) mais ce n’est peut-être toujours pas assez réel pour eux.

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